179 Joueur le plus capé de l’histoire du FC Metz, vainqueur de la Coupe de France 1988 et de la Coupe de la Ligue 1996, Sylvain Kastendeuch a traversé près de vingt années de football professionnel sans jamais recevoir de carton rouge. L’ancien défenseur international raconte un parcours bâti sur la persévérance, le respect et une volonté constante de mériter sa place. Avant Saint-Symphorien, il y avait un petit village dépourvu de terrain de football. Sylvain Kastendeuch suit alors son instituteur dans une commune voisine pour pouvoir jouer. Son père, ancien joueur amateur, lui transmet également un cadre et des valeurs qui l’accompagneront pendant toute sa carrière. À 15 ans, il intègre la section sport-études du lycée Robert-Schuman de Metz. Cette arrivée lui permet enfin de s’entraîner quotidiennement et de se mesurer aux meilleurs jeunes Lorrains de sa génération. « J’ai pu, enfin, commencer à réaliser mon rêve, qui était de jouer au foot tous les jours. » Son évolution attire l’attention d’André Vatrin, alors directeur sportif du FC Metz. Quelques semaines avant le baccalauréat, le club lui propose de rejoindre son centre de formation. Rien n’est pourtant acquis. La sélection est rude et Kastendeuch ne se considère pas comme le plus doué de sa promotion. Son physique lui vaut aussi des doutes. À 13 ans, sa petite taille avait déjà failli fermer certaines portes. Il refuse cependant de renoncer. « Même si je ne faisais pas partie, au départ, des plus doués et ceux qui étaient prédestinés à devenir footballeurs pro, j’avais une telle volonté, une telle flamme à l’intérieur et une telle envie de progresser que, finalement, j’ai un peu doublé tout le monde. » Crédit photo : Derrière le masque (Sylvain Kastendeuch à l’âge de 3 ans) Le Red Star, Saint-Étienne et Toulouse pour grandir Après ses premières apparitions avec Metz, Sylvain Kastendeuch signe son premier contrat professionnel. Durant son service militaire au bataillon de Joinville, le club le prête au Red Star afin de le rapprocher de Fontainebleau et de lui offrir une saison complète. Il dispute les 34 rencontres de championnat et évolue à plusieurs postes. Cette année de deuxième division devient une étape essentielle de son apprentissage. En 1990, après huit années passées auprès des professionnels messins, il ressent le besoin de se remettre en question. L’AS Saint-Étienne lui offre cette possibilité. Supporter des Verts durant son adolescence, il découvre Geoffroy-Guichard et une institution qui le faisait rêver depuis l’épopée européenne de 1976. Ses trois saisons stéphanoises sont exigeantes : l’équipe lutte d’abord pour son maintien avant de progresser jusqu’aux premières places. Son passage à Toulouse, en 1993-1994, laisse un souvenir plus douloureux. Recruté comme joker dans une équipe déjà en difficulté, il ne parvient pas à inverser la dynamique et connaît la relégation. Une clause de son contrat lui permet néanmoins de partir. Carlo Molinari le rappelle alors au FC Metz, où il entame en 1994 la deuxième grande période de son histoire grenat. Deux tirs au but, deux émotions opposées Le premier sommet arrive dès 1988. En finale de la Coupe de France contre Sochaux, Metz et son adversaire doivent se départager aux tirs au but. Kastendeuch est désigné comme cinquième tireur messin. Sa tentative peut placer le trophée à portée immédiate des Grenats. « Du rond central jusqu’au point de penalty, je peux vous dire que c’est très long. […] On ressent une espèce de paroxysme de responsabilité et de stress. L’enjeu, c’est de le dominer pour ne pas le subir. » Il marque. Michel Ettorre repousse ensuite la tentative de Mickaël Madar et le FC Metz remporte la Coupe de France. Huit ans plus tard, lors de la finale de la Coupe de la Ligue face à Lyon, le scénario s’inverse. Désormais capitaine, Kastendeuch choisit de tirer le premier pour montrer la voie, mais son ballon passe au-dessus. Il contient sa déception afin de ne pas fragiliser ses partenaires. Ceux-ci réparent finalement son erreur et offrent au club une nouvelle coupe nationale. Ces deux séances racontent le joueur autant que l’homme : la responsabilité assumée, la maîtrise apparente et, derrière elle, les émotions qu’il s’efforce de dissimuler. Crédit photo : Derrière le masque (Sylvain Kastendeuch avec son grand-père Pierre et la Coupe de France) Le maillot bleu sans la grande compétition En novembre 1987, Marcel Husson et André Vatrin convoquent Sylvain Kastendeuch dans un bureau. Un appel vient de leur annoncer sa sélection en équipe de France. Il honore sa première cape contre la République démocratique allemande, au Parc des Princes. « Quand je rentre dans le tunnel, que je sors, qu’on s’aligne et que la Marseillaise retentit, là, je peux vous dire que ce sont des sensations uniques. » Le défenseur portera neuf fois le maillot bleu entre novembre 1987 et février 1989. Cette reconnaissance reste cependant accompagnée d’une frustration : la France échoue à se qualifier pour l’Euro 1988, puis pour la Coupe du monde 1990. Kastendeuch ne disputera donc aucune phase finale internationale. Il retient néanmoins la fierté d’avoir atteint ce qu’il présente comme le graal de tout joueur professionnel. Crédit photo : Derrière le masque (Sylvain Kastendeuch en équipe de France avec de gauche à droite Bruno Germain et Bernard Zénier) 1997-1998, une harmonie presque parfaite Revenu à Metz, Sylvain Kastendeuch participe à la montée en puissance progressive de l’équipe de Joël Muller. L’ossature se stabilise et quelques renforts bien choisis complètent chaque saison un groupe aussi talentueux qu’uni. Le sommet est atteint en 1997-1998. Le FC Metz lutte avec le RC Lens jusqu’à la dernière journée et termine deuxième à la différence de buts. Pour Kastendeuch, le tournant demeure la défaite concédée à domicile contre les Lensois, capables ensuite de conserver leur avantage. Au-delà du résultat, il retient surtout une osmose qu’il n’a jamais retrouvée ailleurs. « Ce qui faisait la force de notre équipe, c’était une cohésion exceptionnelle. Je n’ai jamais connu, ni avant ni après, cette harmonie entre joueurs. » Robert Pirès symbolise le talent offensif d’un groupe également porté par Frédéric Meyrieu, Danny Boffin ou Bruno Rodriguez. Derrière, Kastendeuch, Philippe Gaillot, Pascal Pierre et Rigobert Song protègent Lionel Letizi. Même les remplaçants acceptent leur rôle et se mettent au service du collectif. L’absence de Meyrieu lors du match retour contre Lens demeure un épisode sensible. Dans l’entretien, Kastendeuch explique qu’une incertitude concernant une éventuelle suspension a conduit Metz à ne pas l’aligner. Il estime que son coéquipier a beaucoup manqué ce soir-là, sans que ce souvenir ne permette d’établir à lui seul une version incontestable des échanges entre les dirigeants des deux clubs. La dernière journée laisse d’abord les Messins abattus dans leur vestiaire. Les supporters envahissent pourtant le terrain et réclament leurs joueurs pour célébrer l’incroyable saison. « C’était un furieux mélange, mais plutôt une énorme fierté quand même. Il y avait la déception ponctuelle de se dire : “Pour rien, on aurait pu être champions.” Mais après, il y a eu un défilé en ville exceptionnel. C’était comme si on avait gagné. » Crédit photo : DR (fournie par Sylvain Kastendeuch) Défendre sans jamais être expulsé Avec 578 matchs en première division, Sylvain Kastendeuch possède l’une des plus remarquables longévités du football français. Défenseur pendant près de vingt ans, il termine surtout sa carrière professionnelle sans le moindre carton rouge. Il refuse ainsi l’image du défenseur dur. Libéro, il privilégie l’anticipation et dispose souvent d’un temps d’avance lui permettant d’éviter les duels dangereux. Sa discipline repose aussi sur les principes reçus durant son enfance. « Être bon et gagner, mais pas par tous les moyens : d’être tout le temps respectueux de l’adversaire, de l’arbitre et de mes coéquipiers. » Une rencontre à Monaco aurait néanmoins pu briser cette série. Dernier défenseur, il stoppe un attaquant alors qu’il est en retard. L’arbitre porte la main à sa poche, puis renonce à l’expulser en reconnaissant celui qui, comme capitaine, l’a souvent aidé à calmer les tensions. Kastendeuch raconte également avec humour son duel avec Éric Cantona. Lors d’un match entre Saint-Étienne et Nîmes, les deux capitaines se provoquent verbalement et Cantona finit par être expulsé. Le futur « King Eric » annonce ensuite sa retraite avant de partir en Angleterre. L’ancien Messin plaisante depuis en affirmant avoir contribué au lancement de sa carrière britannique. Crédit Photo : Onze/Icon Sport Derrière le capitaine, les doutes d’un homme Le dernier match de Sylvain Kastendeuch devait être une fête. En mai 2001, face à Bordeaux, tout Saint-Symphorien s’apprête à célébrer son capitaine. Après seulement huit minutes, un ballon frappé par Jérôme Bonnissel le touche violemment au visage. Victime d’un traumatisme crânien, il reprend connaissance à l’hôpital Bon-Secours. Une sortie aussi brutale qu’inoubliable, qu’il qualifie aujourd’hui avec recul d’« originale ». Après sa carrière, son goût du collectif trouve un prolongement à l’UNFP. Déjà relais du syndicat dans les vestiaires, il rejoint l’organisation à plein temps avant d’en devenir coprésident aux côtés de Philippe Piat en 2006. Il y défend pendant seize ans les intérêts des joueurs professionnels. Son livre Derrière le masque, écrit avec le journaliste Pierre Théobald, lui permet ensuite de raconter les grandes années messines, mais aussi de fissurer l’image du capitaine constamment serein. « Je donnais le sentiment de toujours tout contrôler, tout maîtriser. […] Par contre, à l’intérieur, ce n’était pas ça du tout. Pendant très longtemps, j’ai eu peur que ça s’arrête du jour au lendemain. » Crédit photo : DR (fournie par Sylvain Kastendeuch) Cette inquiétude nourrit son exigence. Jusqu’au terme de son parcours, il veut progresser, rester le meilleur possible et montrer l’exemple. Le brassard lui correspond parce qu’il sait relier les joueurs, le staff et les dirigeants, tout en plaçant l’intérêt du groupe au-dessus du sien. Au moment de résumer sa carrière, Sylvain Kastendeuch ne choisit ni une coupe ni une sélection. Il retient la durée : 578 rencontres dans l’élite, quinze saisons sous les couleurs messines et un rêve préservé pendant près de vingt ans. « C’est cette fierté d’avoir réalisé mon rêve d’enfant. […] J’ai vraiment été très privilégié puisque que c’est assez rare, quand on a un rêve aussi jeune, qu’on arrive à le réaliser aussi longtemps. » L’entretien complet « Sylvain Kastendeuch – FC Metz : un capitaine exemplaire et élégant » est à retrouver sur la chaîne YouTube Hugo Jaskowiak Commentary. Image à la Une : Nicolas Martino/Let’s Go Metz