62 Ancien enseignant d’EPS devenu universitaire et historien du football, Laurent Grün s’est longuement confié. De ses premiers ballons à l’APM Metz à ses recherches sur les entraîneurs et la scène punk, il raconte un parcours traversé par une même envie : apprendre, partager et prendre du plaisir dans tout ce qu’il entreprend. Le football entre dans la vie de Laurent Grün par son père et son frère aîné. Son enfance se partage entre la France et l’Allemagne, où son père est militaire. Il joue avec ses camarades avant de commencer véritablement à l’APM Metz lors du retour familial en France. Son premier grand souvenir télévisé est lié à l’Ajax Amsterdam. Le club néerlandais de Johan Cruyff, alors au sommet du football européen, devient immédiatement l’un de ses clubs de cœur. À Metz, il découvre ensuite la compétition comme joueur polyvalent, capable d’occuper plusieurs postes, mais doté d’un tempérament surtout défensif. « Le football est entré dans ma vie à la fois par mon papa et par mon grand frangin. » Après l’APM, il évolue au Sablon, à Montigny-lès-Metz puis à Amanvillers. Il ne se présente jamais comme un joueur promis au monde professionnel, mais comme un bon amateur régional, heureux de jouer et d’appartenir à un groupe. Sa carrière se mesure surtout aux expériences et aux relations construites sur les terrains. Son passage au CREPS de Nancy aurait pourtant pu faire dérailler la suite. Laurent Grün raconte sans détour son renvoi, provoqué par une accumulation de comportements et une discipline qui n’était pas encore celle attendue dans l’établissement. L’épisode, douloureux sur le moment, devient une leçon. Il poursuit sa formation et comprend progressivement que l’exigence ne s’oppose pas au plaisir : elle permet au contraire de donner une direction à une passion. Crédit photo : DR (fournie par Laurent Grün) L’EPS, de la vocation à l’agrégation Son désir d’enseigner l’EPS remonte à ses années de collège. Il apprécie le métier et la possibilité de transmettre. À ses débuts, il possède le statut de professeur adjoint : un enseignant titulaire exerçant les mêmes missions que ses collègues certifiés, mais avec une rémunération moindre. Laurent Grün réussit ensuite le CAPEPS, puis l’agrégation interne en 1994. Cet enchaînement ne relève pas d’un plan de carrière établi depuis l’enfance. Il avance par rencontres, par occasions et grâce à des collègues qui l’incitent à tenter les concours. Cette progression lui permet d’approfondir ses connaissances, sans altérer le plaisir qu’il éprouve à enseigner. Ses premiers postes le conduisent notamment au collège La Fontaine de Saint-Avold, puis dans un lycée de la ville et enfin au lycée Louis-Vincent de Metz. Il retient des équipes soudées, une vie d’établissement animée et des projets menés en UNSS. Une remarque d’élève modifie toutefois durablement son approche. Cette dernière lui explique qu’une collègue, qu’il jugeait peu chaleureuse, lui avait énormément appris. « C’est bien d’être un prof sympa, mais en fait, ça ne suffit pas. Il faut aussi qu’on dise de toi que tu fais progresser les élèves. » Laurent Grün ne renonce pas à la convivialité, mais la replace au service des apprentissages. Être apprécié ne constitue pas un objectif suffisant : l’enseignant doit intéresser, accompagner et permettre à chacun d’avancer. Sa curiosité l’entraîne aussi vers le football américain avec les Artilleurs de Metz. Plus tard, il entraîne les jeunes handballeuses de Marly pour accompagner sa fille. Il découvre qu’il peut transférer des contenus entre football, handball et préparation physique. Plusieurs titres régionaux suivent, mais il retient surtout le bonheur d’avoir fait progresser un groupe. L’Université de Lorraine, un rêve devenu possible Rejoindre l’enseignement supérieur représente longtemps un rêve qu’il juge inaccessible. Certains enseignants rencontrés au CREPS lui donnent pourtant envie de former, à son tour, de futurs professeurs. Après avoir dirigé le SUAPS de Metz entre 1998 et 2000, il rejoint le STAPS de Metz, où il enseigne notamment l’histoire de l’EPS, la didactique et la méthodologie. Ce changement de public ne rompt pas avec son identité d’enseignant. Il retrouve à l’université ce qu’il aimait déjà au collège et au lycée : préparer, expliquer, observer une compréhension apparaître et adapter son discours. Les échanges avec les étudiants occupent une place centrale dans ses souvenirs. « Ce qui m’a passionné, c’est la relation humaine. […] Faire réussir les gens qui ne sont pas prédestinés à réussir. » Il participe à la formation de plusieurs générations d’étudiants, parmi lesquels de nombreux futurs enseignants d’EPS. Les messages reçus après les concours et le souvenir laissé par certains cours constituent des réussites plus précieuses qu’un titre administratif. Après son départ officiel à la retraite, Laurent Grün continue d’intervenir dans des formations, de participer à des conférences et d’accompagner des candidats aux concours. Il se décrit avec humour comme un « jeune chercheur », sa thèse ayant été soutenue tardivement. Crédit photo : DR (fournie par Laurent Grün) Au service de la formation messine Le football revient dans son parcours professionnel lorsqu’il intègre le FC Metz. Aux côtés de Denis Schaeffer puis de Sébastien Muet, il travaille pendant près de dix ans autour de la préparation physique des jeunes et de l’accompagnement des équipes de formation. Il découvre de l’intérieur un univers qu’il connaissait jusque-là comme joueur amateur, supporter et enseignant. Sa relation avec Sébastien Muet repose sur une estime profonde. Laurent Grün décrit un technicien minutieux, cultivé et attentif aux détails, capable de réfléchir au-delà des habitudes du terrain. Leurs échanges nourrissent son regard sur l’entraînement et sur la place de la préparation physique chez les jeunes. Selon lui, un adolescent ne peut pas être considéré comme un professionnel miniature. La formation doit respecter son développement et inscrire le travail physique dans une progression globale. Les parcours de Gauthier Hein, Matthieu Udol ou Thibaut Bourgeois rappellent qu’aucune trajectoire n’est linéaire. « Il faut absolument cette double valence de sport et de poursuite d’études. […] Il faut prendre soin de leurs diplômes. » Cette conviction relie directement le formateur de football au professeur d’EPS. Le résultat sportif compte, mais il ne peut jamais faire oublier l’autonomie, la culture et la construction personnelle du jeune joueur. Crédit photo : DR (fournie par Laurent Grün) Comprendre l’histoire du métier d’entraîneur Laurent Grün transforme ensuite sa passion pour le football en objet de recherche. Après un DEA d’histoire contemporaine soutenu en 1999, il consacre sa thèse à l’histoire de la profession d’entraîneur de football, de 1890 à nos jours. Soutenu en 2011 à l’université Claude-Bernard-Lyon-I, ce travail débouche en 2016 sur l’ouvrage Entraîneur de football en France : histoire d’une profession de 1890 à 2010. Il y montre comment l’entraîneur, longtemps relégué derrière les dirigeants et les joueurs, devient progressivement un professionnel reconnu, formé et exposé médiatiquement. Cette évolution repose sur des individualités, mais aussi sur des organisations, des diplômes et des combats collectifs. « Tu étudies quelque chose qui te passionne, en fait. » Georges Boulogne occupe une place majeure dans cette histoire. Laurent Grün décrit un précurseur de la formation et de la Direction technique nationale, mais également une personnalité discutée. Le travail de l’historien consiste à replacer ses décisions dans leur contexte. La montée en puissance du directeur sportif illustre une autre transformation. Longtemps mal défini en France, le poste devient central à mesure que les clubs se complexifient. Recrutement, coordination, formation et stratégie sportive ne peuvent plus reposer sur le seul entraîneur. Lorsqu’il évoque Carlo Molinari, Laurent Grün insiste sur son caractère incontournable dans l’histoire du FC Metz. Les décisions peuvent être discutées, mais la longévité, la connaissance du club et l’empreinte laissée par l’ancien président rendent impossible tout récit de l’institution grenat qui l’écarterait. Crédit photo : DR (fournie par Laurent Grün) Le FC Metz dans le cœur, la musique dans la vie Le FC Metz accompagne Laurent Grün depuis l’enfance. Il en parle comme d’un élément de son identité et de sa vie familiale, tout en conservant l’ironie du supporter. Enseignant, il s’amuse régulièrement de la rivalité avec l’AS Nancy-Lorraine. Une plaisanterie lancée en cours, au moment des restrictions sanitaires, prend même une ampleur inattendue sur les réseaux sociaux et jusque dans les médias régionaux. « J’ai toujours eu cet amour du maillot grenat. […] Ça ne m’a jamais quitté. » Son intérêt dépasse pourtant les frontières du club. Il observe le développement du football féminin, encore freiné par des écarts structurels et culturels avec les hommes. Il analyse également l’attractivité du Luxembourg, où les moyens proposés et la proximité permettent à de nombreux joueurs français de prolonger ou de relancer leur parcours. Une autre passion occupe une place considérable : la musique. Bassiste de « Speedy Schneck et les Limaces », Laurent Grün raconte un groupe né comme un défi entre amis. Le plaisir de jouer ensemble l’emporte sur toute ambition de carrière. La musique rejoint finalement la recherche lorsqu’il participe au projet « Punk is not dead », consacré à l’histoire de la scène punk en France. Conférences, entretiens et publications lui offrent la possibilité rare de travailler scientifiquement sur un univers culturel qu’il aime. « La musique, c’est l’autre passion de ma vie. » Crédit photo : DR (fournie par Laurent Grün) La transmission comme plus grande fierté Interrogé sur sa plus grande réussite, Laurent Grün ne cite ni un concours ni une publication ni un résultat sportif. Il choisit les marques de reconnaissance de ses anciens étudiants : ceux qui se souviennent d’un cours plusieurs années plus tard, qui lui expliquent avoir appris malgré leur peu d’intérêt initial pour l’histoire ou qui lui témoignent simplement leur affection. Il porte également un regard lucide sur ses erreurs. Certaines plaisanteries ou formulations anciennes lui paraissent aujourd’hui maladroites. Il revendique la capacité à reconnaître une faute et à s’excuser, plutôt que de figer son parcours dans un récit idéal. « J’aimerais qu’ils retiennent que j’étais juste et que j’étais passionné par mon métier. » Crédit photo : Hugo JASKOWIAK Aux futurs enseignants, éducateurs et entraîneurs, il transmet une dernière conviction : une activité n’intéresse jamais automatiquement. C’est la manière de l’enseigner, de la raconter et de la rendre accessible qui peut accrocher une nouvelle génération. Du terrain amateur aux amphithéâtres, du FC Metz aux recherches sur le punk, Laurent Grün a toujours transformé ses curiosités en occasions de transmettre. Invité à résumer son parcours en un mot, il choisit finalement le plus simple et peut-être le plus fidèle à son état d’esprit : le « kiff ». L’entretien complet « Laurent Grün : du terrain à l’université, une vie guidée par la passion » est à retrouver sur la chaîne YouTube Hugo Jaskowiak Commentary.