« Le soleil se lève à l’Est… » Episode 2 : L’aube de la Section Graoully

L’aube…

C’est cette première lueur du soleil levant qui commence à blanchir l’horizon.

Cette lueur sera orange, comme… la couleur des doublures des bombers de l’époque !

 

Juin 2019 :

 

Fox : Salut Raf, maintenant que la fête de la musique est passée, que mon stress est retombé, je pense qu’il est temps de reprendre là où nous nous étions arrêtés…

 

Raf : J’espère que ton concert s’est bien passé… As-tu eu l’occasion de jouer « Pénicilline » ?

 

Fox : Non, pas encore, je la réserve pour plus tard, elle fera partie intégrante du deuxième album.

 

[Pour la petite histoire, et même si je suis certain que tu t’en bats royalement les parties, j’ai commencé l’écriture et la composition de mon 2ème album avec No Physical Sense, mon projet musical. Or, je peine à écrire des bonnes paroles en français, l’anglais étant la solution de facilité. Raf, qui a également un passé d’auteur compositeur interprète, m’a proposé quelques lignes, que j’ai posées sur des accords de guitare, et le résultat sonne plutôt bien… Affaire à suivre.]

 

Raf : Bien fils ! J’ai hâte d’entendre ça…

 

Fox : Revenons à nos moutons…1990, tu pars en Italie avec ton pote. Et là, tu reviens avec la ferme intention de créer un groupe ultra. Et avec un visuel orange !

 

Raf : J’avais en effet remarqué que certains capos italiens portaient le bomber retourné, peut-être pour se rendre visibles des virages.

Mais comme l’a si bien dit Olivier, l’idée était de créer une tache visuelle qui s’étalerait sur la tribune à mesure de la progression du groupe, pour se muer en déferlante, manifestée quelques temps plus tard, notamment lors des buts lorsque le groupe prenait d’assaut les grilles.

L’orange c’est aussi… le feu.

Il fallait créer un groupe ultra, sans mode d’emploi, en partant de rien, dans un contexte, disons, plutôt hostile.

Un groupe ultra, c’est un peu comme un peuple.

Il lui faut un territoire, une culture commune, une organisation, une identité.

Ne croyez surtout pas qu’à l’époque, votre serviteur avait tout cela en tête. Loin s’en faut.

Tout s’est fait à l’instinct et collectivement, déjà.

S’agissant du nom, Graoully s’est imposé naturellement, car nous voulions un nom original (à savoir sans le nom ultra, brigade, commando ou autres), et qui marque notre appartenance à « Metz la belle ».

Après en avoir rediscuté avec d’autres anciens, et contrairement à ce que je pensais me souvenir, le terme Section n’avait pas vocation à indiquer qu’il s’agissait une sous-section du kop.

Section devait marquer le caractère organisé du mouvement.

Mais une section peut aussi se définir comme le résultat d’une opération consistant à couper quelque chose.

Un schisme.

La revendication d’une création venant s’opposer à l’existant.

Le nom Section Graoully et la couleur orange traduisaient notre rêve.

Il fallait maintenant le confronter à la réalité.

 

Fox : Et donc vous voilà quelques jours plus tard, toi et quelques autres, bien décidés à « retourner votre veste » et investir les travées du stade habillés comme des capos italiens ?

 

Raf : Au premier match, nous étions 4 ! Au second, 8 et ainsi de suite. La peste orange prenait rapidement car elle correspondait à un réel besoin, sinon une attente.

 

Fox : Mais si je me souviens bien, parce que j’étais minot à l’époque, y avait une certaine identité déjà en première côté autoroute, des principes, des coutumes, des chants, etc. ! Ca n’a pas dû être évident de trouver sa place au milieu d’un kop qui avait déjà son histoire…

 

Raf : Autant te dire que dès que nous avons entamé nos propres chants, j’ai dû essuyer l’ire de certains du kop qui me taxaient de trahison.

Ils n’avaient peut-être pas tort car je leur avais indiqué que la SG serait une section du kop (d’où la méprise sus évoquée).

Je craignais qu’une réaction trop violente dès le début fasse peur aux jeunes pousses orange.

Mais j’avais tort, car si la réaction a été effectivement hostile, elle a plutôt encouragé les ultras dans leur démarche.

 

Fox : Quelque part, naissait à cet instant les prémisses de la rivalité entre les deux tribunes. Une ambiance hostile que beaucoup ne comprennent pas, qu’ils en soient acteurs ou spectateurs d’ailleurs…

 

Raf : Le mouvement ultra messin est né et s’est construit sur cette hostilité.

Elle en a été le catalyseur, et d’une certaine façon, cette opposition n’a jamais cessé et se retrouve encore aujourd’hui.

La violence de la réaction de certains du kop a raffermit notre volonté commune.

Je ne les en remercierais jamais assez.

 

Fox : J’imagine aisément qu’entre les historiques du kop et des jeunes un peu fous, habillés en bombers, l’ambiance en première ne devait pas être sereine pour les simples spectateurs…

 

Raf : Nous dérangions, et d’une certaine façon, nous faisions peur. Le départ rapide en (tribune) seconde dite canal (ou l’inverse) était naturel, car nous ne faisions quand même pas les malins devant des R__esch ou autre historiques, hein.

Les fondateurs auraient pu y répondre, mais cela aurait impliqué les jeunes pousses (les Chaya’s boys comme disait R__esch) que nous ne pouvions ainsi exposer.

Je sentais un climat de violence continue, prête à exploser et ce n’était pas ce que je souhaitais, car finalement beaucoup de ceux-là étaient mes potes avec lesquels j’avais grandi en tribune.

Ce contexte nous a conduits à créer, bien au-delà d’un simple groupe ultra, une famille.

Bref, nous sommes partis à 37 !

Nous avons emménagé chez nous.

Nous avions notre territoire.

Ceux qui connaissent cette époque pourront vous confirmer que, d’une certaine façon, ce territoire était vierge.

Fox : A l’époque j’étais un habitué du stade Saint Symphorien, depuis quelques années déjà, ma mère récupérait souvent des places en tribune Sud pour mon père et moi, et nous étions placés côté canal. Je me souviens encore de la réaction de mon père lorsque je lui ai demandé pourquoi y avait des types en orange sur les pavés de la seconde depuis quelques matchs. Pour lui ces mecs étaient des sauvages et il ne fallait pas faire attention, ou plutôt « faire attention ». Mais moi, j’étais secrètement fasciné… J’avais un peu peur, mais je trouvais ça marrant et tellement intrigant. Lui pensait à son équipe favorite, la Juve, au stade du Heysel [Où 39 personnes avaient trouvé la mort 6 ans plus tôt lors de la final de la C1], aux hooligans, et il ne voyait pas d’un bon œil cette attitude provocante qui émanait des bombers orange.

Raf : Ce terrain de jeu n’était même pas en friche, nous devions y semer une mauvaise graine, dans un désert que seule irriguait notre passion.

Il fallait donc que les colons soient particulièrement sinoques.

Justement, nous avons attiré à nous une collection assez exceptionnelle de sujets de faits divers, dont la jeunesse n’excusait pas le caractère incontrôlable.

Notre tribune était ouverte à tous, alors qu’en face on excluait déjà ; les ultras, mais aussi « les crouilles, les pédés et les toxicos » (dixit une aimable lettre anonyme signée du kop).

Prenant prétexte du look adopté (bombers – retournés, hein…- docs martins et coupe très courte pour certains), certains d’en face nous ont accolé l’image de skins, ce qui ne manque pas de saveur, mais a eu ici encore de nombreuses conséquences.

Tout d’abord, il y a eu une tentative insidieuse d’infiltration du groupe par le FNJ (alors, pour les jeunes, cela correspond aux jeunesses identitaires d’aujourd’hui).

Au début, je n’y ai pas prêté attention, un taré est un taré et reste le bienvenu.

Mais, j’ai subséquemment reçu la visite, des renseignements généraux (alors que j‘habitais encore chez mes parents – ambiance…-), lesquels ne comprenaient pas ce qui se passait, comment nous fonctionnions, nous financions, pourquoi cela marchait, et voulaient savoir si nous étions de dangereux fascistes.

Je leur ai répondu que j’étais à moitié libanais (il m’a été opposé que Serge Ayoub aka Batskin l’était aussi…), que nous étions des ultras (des quoi ?), apolitiques, que nous faisions tout à l’arrache, et qu’il n’y avait rien à comprendre.

20 ans après, un des deux RG m’a confié qu’ils m’avaient surveillé pendant de nombreux mois mais qu’ils n’avaient jamais rien trouvé, et surtout jamais compris qui nous étions vraiment.

Leur conclusion démontrait qu’ils avaient bien fait leur travail.

Quelques semaines après, le second m’avait même donné rendez-vous pour me demander de travailler pour eux, en sous-marin. Un infiltré, une balance,…quel sketch !

J’ai bien évidement refusé, mais c’est vous dire que le contexte était compliqué.

 

Fox : Mais un truc comme ça me serait arrivé, je ne mettais plus jamais un pied dehors de ma vie !

 

Raf : Honnêtement, mes parents devenaient fous, ce d’autant que le téléphone fixe (avec cadran – roulettes, lequel nécessitait que l’on attende qu’il revienne à sa position de départ pour composer chaque numéro) seul moyen de communication hors du stade, sonnait sans relâche.

La réalité n’était pas virtuelle, nous étions ce que nous faisions, au stade et en dehors lors de nos rencontres que nous tentions de multiplier au maximum.

Il faut aussi dire que le noyau dur des fondateurs est vite devenu inséparable.

Quant aux relations avec le club, ici encore, nos interlocuteurs nous prenaient pour des extraterrestres.

Toujours est-il qu’il fallait réagir et que nous avons fait le ménage en dégageant ceux, peu nombreux mais encombrants, qui voulaient instrumentaliser le groupe.

 

Fox : Résumons-nous. Tout le monde vous regarde, au mieux, avec suspicion, les fachos vous attendent à Paris, Lille, Lyon, Nantes, Strasbourg, notamment, de tristes sires tentent de vous infiltrer, vous êtes tous des enfants ou petits-enfants d’étrangers, vous ouvrez « votre » tribune à tous, alors qu’en face… Et donc vous avez fait quoi ?

 

Raf : Et donc, nous avons réaffirmé notre caractère apolitique tout en assumant notre vocation à intégrer quel que soit l’origine ou les opinions des membres.

Nos emblèmes illustraient ce credo, intégrants, indépendants, insoumis et provocateurs : le troisième œil, le Ying et le Yang, la feuille de can, le sigle des squatters…

Début 90’ la jeunesse rebelle se retrouve majoritairement dans l’extrême droite, alors qu’aujourd’hui, pour être dans le coup, mieux vaut être « antifa ».

Nous étions donc, à ce tournant de l’histoire du groupe, minoritaires, et mine de rien, vu notre nombre réduit lorsque nous nous déplacions, il fallait des cojones.

Quant au drapeau du Che, il s’agissait uniquement, pour moi en tous cas, de provoquer certains fachos d’en face (je parle ici plus des skins des autres clubs cités que des « patriotes » du kop).

Il y peut être eu une dérive par la suite vers une volonté pour certains de se revendiquer de gauche, à laquelle je n’ai jamais adhéré.

Comme l’a si bien dit Ziggy, point n’est besoin d’être « de gauche » (ça veut dire quoi ?) pour être antiraciste.

Il faut dire que le kop, toujours selon le cycle des vases communicants s’est alors radicalisé, à sa façon.

Mais n’anticipons pas sur la suite, je t’en reparlerais plus tard, et revenons à l’aube.

Notre identité se créait au fur et à mesure.

Il fallait la propager.

 

Fox : Oui mais à l’air du minitel, comment faisait-on pour propager la bonne parole ?

 

Raf : Fort de mon expérience de rédacteur d’une feuille de chou pour le kop (le « Graoully Déchaîné »), j’ai sorti un fanzine, « l’Edition grenat », afin de dresser un panorama du mouvement ultra en France.

Couverture couleur, fort étayée, il fallait frapper les esprits.

Le temps de la lecture est celui de la réflexion, de la maturation.

Je (nous) ne voulais (voulions) pas d’un groupe de poseurs ou de suiveurs, mais un groupe d’ultras.

La passion sans réflexion n’est qu’éphémère, superficielle.

Je crois savoir que ce fanzine a permis d’attirer une belle génération, laquelle y retrouvait les codes du mouvement et ce qu’elle vivait avec les correspondants (on envoie par la poste une lettre avec des photos, après avoir attendu une semaine qu’elles soient développées,…).

Les photos circulaient en tribune, de même que des relents de liberté psychotrope de toutes natures.

Les torches en faisaient partie.

Nous avons cramés allégrement, avec candeur et poésie : l’alarme des feux de détresse, leur brasier, la déferlante,….

Les chants étaient nombreux et inspirés du calcio, ou de nos (très nombreux) délires.

Le lapin date de cette époque.

Nos premiers tifos, hors torches, étaient, comment dire, marqués du sceau de la bonne volonté.

Disons que je faisais beaucoup de choses au début (pour ne pas dire quasiment tout) et autant vous dire que je n’étais pas doué pour certaines.

Dès l’origine, j’ai compris que mon rôle de capo avait des limites, et qu’il fallait passer le relai pour que le groupe grandisse vraiment.

Il faudra attendre le retour en première pour cela.

 

De tout ce que dessus, cette tribune devenait lentement une zone d’autonomie temporaire, où tout était permis, du moment que cela restait dans l’esprit.

 

En déplacement, je prenais le micro du bus et racontait le mouvement aux jeunes pousses (enfin j’étais à peine plus âgé qu’eux).

Les déplacements constituent le fondement de toute famille ultra.

C’est le fond, alors qu’à domicile, il y a la forme avec les sympathisants.

Nous y reviendrons.

C’est là que le groupe se créée réellement, dans l’adversité, que les liens se tissent, entre personnes qui n’auraient pu se découvrir autrement.

Ces liens sont toujours vivaces.

Rien ne pourra les délier.

Il faut aussi dire que les fondateurs étaient totalement déjantés.

Premier « dep’ », à Nantes, le groupe n’est pas encore créé et nous sommes 5 en camping à la Baule.

Je bâche sur 30 mètres « SG : que 5, mais présents ».

Ceux d’en face sont donc venus à la mi-temps….

 

Metz-OM, où les marseillais sont à côtés de nous en tribune et crament leurs torches en même temps que nous.

On chante, on charge un coup, on se frotte les oreilles (bon, ils étaient plus nombreux que nous, et rien de méchant non plus hein), on repart chanter, on y retourne, bref, un joyeux bordel sous l’œil impavide de quelques policiers indifférents.

Seb me raconte que des groupes ultras italiens vont défier leurs adversaires lors de matchs où leurs clubs ne se rencontrent pas.

Alors bon, eux partent nombreux, mais au tout début nous étions peu.

Qu’à cela ne tienne, nous partons à 5 pour picot, y débarquons pendant un obscur match de D2, et nous postons à 5 mètres de leur kop, lunettes de soleil, bombers, et écharpes de la Juve.

Ils nous remarquent, mais ne savent pas combien nous sommes. Progressivement, le vide se fait autour de nous et ils comprennent que nous sommes assez pour qu’ils viennent au contact.

De 5, nous restons 3, répondons à leurs provocations, tenons une ligne, et je m’égosille : « venez dehors à 5, à 5 on vous prend ».

On garde notre ligne (bon, j’étais avec Seb et Bart, mais quand même), ils sont bien 80 en face, on pète leur première timide charge, avant de battre en retraite sous le nombre.

Nous n’avons reçu aucun coup (touchés par la grâce) et avons ainsi étrenné une série de visites où nous faisions un concours de collecte d’écharpes et autres, à une voiture hein.

Nous étions totalement inconscients.

Mais nous assumions.

La devise des fondateurs était « no limit », et nous n’en avions effectivement aucune à quelque niveau que ce soit.

Nous donnions tout pour le groupe.

Notre temps, notre énergie, nos délires, notre amitié, notre joie de vivre, nos compétences, nos erreurs,…

 

Le kaos nous habitait, nous habitions le stade, et nous l’emmenions partout avec nous.

 

Notre identité était créée.

Un noyau dur d’une petite quarantaine de kamikazes (et des sympathisants).

La mauvaise graine avait germé.

 

En face, je pense que les minoritaires qui étaient contre notre départ initial sont devenus majoritaires.

Alors, après de multiples et pressants appels du kop dont l’énergie s’était vidée à mesure que nous prenions en vigueur, décision a été prise de réintégrer la première.

La seconde génération allait émerger et prendre la barre de ce bateau ivre.

La Graoullymania allait déferler et tout emporter sur son passage.

 

To Be Continued…